Ce sont quatre comédiens chauffés à blanc qui se sont emparés du plateau du Théâtre de l’Opprimé mercredi soir pour nous embarquer dans un spectacle tout public où l’extrême drôlerie se mêle au drame et à la poésie.

Quand ils apparaissent, la scène est nimbée de fumée et parsemée, çà et là, de quelques flight-case… Sous les éclats sonores d’une guitare électrique, ça commence comme un concert de rock à l’ancienne : « Un, deux, trois… C’est parti ! »

Il était une fois une jeune fille, dans la petite ville écossaise de Kirkcaldy…

L’héroïne de David Greig est une lycéenne. Seule pour s’occuper de son père malade, ancien biker au chômage qui se nourrit de jeux vidéos et de pizzas, Duck doit affronter de lourdes responsabilités. Pour s’évader, elle trouve dans l’écriture une façon de transformer sa vie en quelque chose de magique… Mais aujourd’hui est une journée particulière, qui va mettre à l’épreuve cette adolescente confrontée à une vie pas si ordinaire.

LE MONSTRE DU COULOIR Texte de David Greig Mise en scène Philippe Baronnet avec: Eric Borgen, Olivia Chatain, Pierre Cuq, Aurélie Edeline, Cyrille Lebourgeois Scénographie Estelle Gautier Lumières Lucas Delachaux Son Cyrille Lebourgeois LE PREAU CDR Vire 19 04 2014 ©Tristan Jeanne-Valès

©Tristan Jeanne-Valès

Dans ce texte écrit sans attribution des répliques, Philippe Baronnet a su reconnaître un cadeau aux acteurs et au metteur en scène. Proche d’une forme chorale, la pièce s’offre comme une partition musicale, propice à une folle liberté dans le jeu tout en ruptures des comédiens. Les comédiens qui racontent l’histoire de Duck participent au récit : tantôt membres d’un groupe de rock, tantôt manipulateurs du décor ou régisseurs du plateau, ils sont tout à la fois les narrateurs malicieux et les personnages fantaisistes du spectacle. À un rythme effréné qui exige de ces interprètes autant de rigueur que d’énergie, la mécanique narrative multiplie les rebondissements et transforme les situations en véritables scènes de genre : la préparation d’un repas s’orchestre en une chorégraphie aussi haletante que burlesque, la visite des services sociaux d’aide à l’enfance prend des allures d’épreuve de jeu vidéo, la sclérose en plaques dont souffre le père de Duck devient le sujet clinique d’un jeu télévisé…

L’action conjuguée des effets sonores et des lumières, les ponctuations musicales, les objets, tout est prétexte à l’invention scénique. Pivot astucieux de la proposition scénographique, une grande boite – flight-caisse géant – figure tour à tour un couloir, une estrade, un placard, un écran de télévision, un lit… Ailleurs, une table basse se métamorphose en vidéoprojecteur, puis en moto pétaradante.

Lancée comme un bolide, l’histoire s’emballe dans une écriture à la recherche permanente du décalage, s’amusant à multiplier références et clins d’œil. Selon le metteur en scène Philippe Baronnet, David Greig s’inscrit là dans une tradition anglo-saxonne qui depuis Shakespeare met à l’honneur le mélange des genres et emprunte à tous les registres. Forme hybride qui, sans être expérimentale, s’amuse à inventer ses propres codes, Le Monstre du couloir compose un théâtre moderne et populaire, immensément joyeux, qui fait feu de tout bois. Concert pop rock dont les riffs (joués en live par Cyrille Lebourgeois, créateur sonore et musicien) accompagnent les changements de décors et d’atmosphères, conte fantastique ponctué par les apparitions d’une Fée Catastrophe survitaminée (interprétée à plusieurs moments par l’excellent comédien Pierre Cuq, lointain cousin du génie d’Aladdin version Disney), comédie de boulevard (avec portes qui claquent et cachette dans le placard), la pièce s’impose aussi comme une histoire d’amour, avec son esthétique un peu mélo, son happy-end et son héroïne attachante et authentique, « girl next door » tout droit sortie d’un teen-movie ou d’une série américaine.

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Mais sous l’esprit parodique de cette comédie à mi-chemin entre le boulevard et le burlesque, le drame n’est jamais loin. A travers la peinture d’un milieu social modeste, David Greig aborde des sujets universels et sérieux, sans jamais tomber dans les clichés : l’amour, la famille, la maladie, les pouvoirs de l’imagination. Métaphore des choses que nous n’arrivons pas à affronter, le monstre du couloir est là, souligne le metteur en scène, tapi dans l’ombre, comme pour nous rappeler qu’il est possible d’être l’auteur de sa vie et de ses choix – pourvu qu’on n’ait pas peur de l’autre, du monde, de soi.

Philippe Baronnet, qu’on avait découvert en tant que comédien au Théâtre de Sartrouville (où il fut permanent de 2009 à 2012), renoue ici avec des thématiques familiales et adolescentes auxquelles il semble attaché, tout comme il réaffirme ses influences cinématographiques et son intérêt pour les écritures contemporaines. Depuis qu’il a exploré avec talent l’enfer familial dans sa mise en scène de Bobby Fischer vit à Pasadena de Lars Norén (au Théâtre de la Tempête) et questionné l’amour adolescent lors de résidences en milieu scolaire dans le bocage normand, il continue de porter son regard sur l’adolescence et ses enjeux. Après Le Monstre du couloir, sa compagnie Les Échappés vifs (associée pour trois ans au Préau-CDR de Basse-Normandie) poursuivra cette recherche sur les émois et les bouleversements de la jeunesse, avec une pièce de Ferdinand Bruckner, Maladie de la jeunesse, qui se jouera au Théâtre de la Tempête du 15 janvier au 14 février. Affaire à suivre, donc…

Marie-Cécile Ouakil

 

Le Monstre du Couloir, spectacle créé au Festival ADO en avril 2014 au Préau, Centre Dramatique Régional de Basse-Normandie (Vire)

Texte de David Greig / Traduction Dominique Hollier

Mise en scène : Philippe Baronnet

Avec : Eric Borgen, Olivia Chatain*, Pierre Cuq, Aurélie Edeline* (*troupe permanente du Préau)

  • Scénographie, costumes et accessoires : Estelle Gautier
  • Son : Cyrille Lebourgeois
  • Lumière : Lucas Delachaux
  • Régie lumière : Laurent Poussier
  • Décor : les ateliers du Préau

Jusqu’au 18 octobre 2015, au Théâtre de l’Opprimé

Du mercredi au samedi 20h30 / dimanche 17h
Séance scolaire jeudi 15 octobre à 15h.

Réservation au 01 43 40 44 44 ou par mail à reservation@theatredelopprime.com

Théâtre de l’Opprimé : 78 rue du Charolais 75 012 Paris
Métro 1 (Reuilly-Diderot), 8 (Montgallet), 6 (Dugommier), 14 (Gare de Lyon – sortie 9)
RER A et D (Gare de Lyon – sortie 9), Bus 29 (Charles Bossut)

Durée : 1h30

 

 

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