Cette année encore c’est impatients et le coeur léger que nous nous aventurons dans la forêt vosgienne pour découvrir la programmation estivale du Théâtre du Peuple. Ce lieu unique en son genre fondé en 1895 par Maurice Pottecher est en effet un espace hybride auréolé d’une certaine magie, un jardin de fête et de curiosités libre et accueillant, où tradition et modernité forment un accord parfait. Sous la houlette de Simon Delétang directeur depuis 2017 le Théâtre du Peuple poursuit sa mutation avec notamment la création de spectacles durant toute la saison et un calendrier plus approprié, laissant la part belle aux interprètes et aux textes classiques comme contemporains. 

C’est Jean-Yves Ruf qui met en scène le traditionnel spectacle de l’après-midi dont la distribution mêle comédiens amateurs de la troupe de Bussang et artistes professionnels. Il choisit pour l’occasion l’emblématique pièce baroque de Calderòn « La vie est un rêve » et nous régale de sa mise en scène ciselée et pour autant particulièrement festive. Jean-Yves Ruf envahit en effet la structure intégrale du magnifique théâtre en bois, comédiens et figurants investissent bruyamment la totalité de la salle, l’intrigue rocambolesque du classique espagnol inclut alors le public ravi de participer à l’aventure onirique de Sigismond. Saluons d’ailleurs la performance hilarante de Mickaël Pinelli Ancelin dans le rôle de Clairon, redoutable dans le récit interactif d’une scène de combat, et dynamisant en permanence l’action de ses interventions truculentes. La scénographie est elle aussi parfaitement maîtrisée, Jean Yves Ruf se distingue souvent par la création d’univers remarquables et Bussang lui offre un terrain de jeu idéal.  Des statues colossales de chevaux blancs, un toit de feuilles tombantes et quelques tentures baroques ornent la scène et nous voici immédiatement ancrés dans le rêve. Le travail méticuleux autour de la langue de Calderòn et de la direction d’acteurs porte ses fruits, c’est une belle distribution qui ne ménage pas sa peine pour tenir le rythme de ces 3h de spectacle trépidant, d’autant que la deuxième partie se joue presque intégralement au lointain après le moment tant attendu de l’ouverture des portes vers la forêt. Les acteurs amateurs comme professionnels donnent ainsi de la voix et du corps, pour une interprétation musclée et enthousiasmante, une prise de pouvoir sur le plateau haute en couleurs et généreuse dans la pure tradition du théâtre populaire.

En soirée changement radical d’ambiance avec « Suzy Storck ». Magalie Mougel autrice vosgienne livre un texte fort, une écriture tranchante et âpre au rythme saccadé, des mots rapeux qui égrènent lentement le poison de la violence ordinaire. Elle nous parle d’aujourd’hui, son héroïne Suzy est une femme en apparence semblable à beaucoup d’autres mais qui se révèle au fil de l’écriture brisée, essorée, terrassée par la charge que sa vie de femme, d’épouse, de mère représente. La réalité qui la frappe est sans appel, elle ne voulait pas ça, elle ne voulait pas d’enfant, elle ne voulait pas de cette vie là, cette vie qui la coince, qui l’enferme, qui la fait suffoquer, une vie représentée symboliquement sur le plateau par une immense pile de vêtements et une machine à laver. Elle tient pourtant Suzy, plantée là sur ses deux jambes elle vide son sac, le regard brûlant, la voix forte elle veut nous dire qu’elle n’en peut plus. À l’heure où les femmes plus que jamais se battent pour l’égalité, la remise en question de cette charge maternelle, du poids des convenances que la société fait peser sur les épaules de jeunes femmes, Magali Mougel vise tristement juste. Évidemment le sujet va bien au-delà de la simple histoire personnelle de Suzy, il y est question de choix, le choix dans sa portée universelle, et surtout des conséquences indélébiles de nos choix. La quête du bien-être ne devrait pas être une utopie et Magali Mougel nous exhorte avec force à ne pas y renoncer, à ne pas baisser les bras. Accompagné d’interprètes de haut-vol, Simon Delétang signe une mise en scène coup de poing, électrisante doublée d’une scénographie visuellement époustouflante, il s’empare de cette langue organique avec beaucoup d’intelligence et offre ainsi au public du Théâtre du Peuple l’occasion de se confronter à une proposition plus radicale.

La transition entre les deux spectacles est impressionnante tant les univers et les écritures diffèrent, le passage de relais entre les deux scénographies nous rappellent avec émotion à quel point le champ des possibles au théâtre est infini, et le Théâtre du Peuple en est incontestablement une de ces plus belles incarnations. À l’instar de cette porte qui s’ouvre au lointain sur la forêt, le théâtre en bois de Maurice Pottecher n’en finit pas de solliciter nos curiosités, de nous pousser avec bienveillance au rêve et à la découverte.

Audrey Jean

« La vie est un rêve » de Calderón à 15H
Mise en scène de Jean yves Ruf

Traduction Denise Laroutis
Scénographie Aurélie Thomas

Avec : Sidney Cadot Sambosi*, Baptiste Delon*,Martial Durin*,Hugues Dutrannois*,Thierry Gibault, Simon Klein*, Thomas Lelo*, Sylvain Macia*, Mickaël Pinelli Ancelin, Léa Tissier et Yvain Vitus*
* Membres de la troupe de comédiennes et comédiens amateurs du Théâtre du Peuple

« Suzy Storck » de Magali Mougel à 20H
Mise en scène et scénographie de Simon Delétang

Avec Marion Couzinié, Simon Delétang, Françoise Lervy et Charles-Antoine Sanchez

Théâtre du Peuple jusqu’au 7 Septembre 

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