« Debout payé »,spectacle de la Compagnie Yakka, adapté du roman d’Armand Gauz, nous raconte l’histoire de la France et de l’immigration africaine au cours d’une cinquantaine d’années racontée par un debout-payé, c’est-à dire une personne payée pour être debout… : « vigile par exemple ».Ce regard acerbe sur la société pourrait être mordant et mettre mal à l’aise, tant les absurdités de la société sont dévoilées, mais, étonnamment, pas du tout. Le spectacle est servi avec une grosse dose de cocasserie et d’humour qui fait passer des messages avec intelligence et subtilité.

Et justement, Ossiri, immigré ivoirien arrivé en France, se retrouve à exercer ce métier aux côtés de nombreux Noirs immigrés comme lui. Profession où l’on recrute les Noirs en usant du préjugé que les Noirs feraient peur, pour les caser dans un métier où ils deviennent des invisibles, payés une misère pour être physionomiste ou surveiller de la marchandise de luxe, tandis qu’ils vivent dans des endroits minuscules à plusieurs pour envoyer de l’argent à leur famille restée dans leur pays d’origine.

Deux comédiens généreux, Kakou Namo Ehah et Limengo Benano-Melly, très complices, qui s’amusent à interpréter un certain nombre de personnages – les vigiles eux-mêmes mais aussi des intellectuels qui expliquent les contextes sociaux et historiques des époques évoquées, en adresse au public. On perd parfois un peu de vue l’histoire d’Ossiri, mais quand c’est le cas on est amené à contextualiser la petite histoire dans la grande Histoire, à prendre conscience des absurdités et incohérences dans lesquelles nous baignons, et ce sont souvent aussi des passages très drôles.

On découvre les codes et jargons que se donnent les vigiles pour repérer quelqu’un de suspect dans un grand magasin, et le vigile, cet Invisible des commerces, s’avère être un fin observateur de ses contemporains (comme la scène extrêmement drôle où, selon la culture et la nationalité du consommateur, la réaction varie lorsque se déclenchent les alarmes des portiques de sécurités). La petite histoire d’Ossiri et sa famille balaie aussi les changements de l’Histoire, entre les années soixante jusqu’au lendemain du 11 septembre, avec l’évolution de la société française, la décolonisation, les différentes vagues de migration etc.

C’est le genre de spectacles dont on a vraiment besoin : on en sort en ayant passé un excellent moment, en ayant ri franchement, tout en ayant la sensation d’avoir appris ou pris conscience de certaines choses qui nous entourent. Un regard lucide sur la société du point de vue de personnes qui ne font pas la grande Histoire mais qui traversent leurs époques, tout en ayant l’intelligence de faire passer des messages avec finesse, intelligence et humour. Parce que l’Histoire de la France – même plus largement de l’Occident, et celle de l’Afrique sont intimement liées. Il n’y a pas d’accusation, de la constatation seulement, et par conséquent, beaucoup d’humanité.

Anna Yorka

 

« Debout, payé » d’après Amand Gauz
Mise en scène et adaptation scénique du roman : Cie Yakka

Avec le soutien de l’Institut des Afriques, Mc2a et l’OARA et co-réalisé avec l’IDDAC

Avec Limengo Benano – Melly et Kokou Namo Ehah

Lumières et photos : David Bross

Auteur : Armand Gauz

Spectacle vu à la Halle des Chartrons de Bordeaux, soirée programmée par « la Boîte à jouer »

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