La MC93 nous gratifie d’une reprise exceptionnelle du texte bouleversant de Nasser Djemaï « Invisibles ». Succès phénoménal depuis plusieurs saisons, ce spectacle donne à entendre la voix des chibanis, ces travailleurs de l’ombre perdus entre deux pays. Une magnifique quête de sens et de vérité, à ne manquer sous aucun prétexte !

Martin Lorient perd sa mère des suites d’un cancer fulgurant. En guise d’héritage elle lui laisse un mystérieux coffret et un mot lui donnant une première piste pour retrouver son père qu’il n’a jamais connu. Sa recherche le conduit dans un foyer Sonacotra où il découvre l’existence recluse des Chibanis, des travailleurs immigrés d’Afrique du nord. Au bord de la rupture il va trouver avec eux un refuge et une première étape vers la vérité.

Cinq Chibanis, des « Cheveux blancs » en arabe. Cinq parcours, cinq confessions qui se rejoignent dans la solitude et l’isolement de ce foyer. Ils ont quitté leur terre et leurs familles pour travailler en France, et se retrouvent à la retraite coincés, tiraillés entre leurs deux pays comme oubliés de tous. S’il met en lumière l’injustice de leur sort Nasser Djemaï ne positionne pas ses anciens travailleurs uniquement en victimes d’une société déshumanisée. La présence intruse au départ du personnage de Martin libère une parole concrète faisant éclater la vérité de ces témoignages, et met en exergue un humour et un sens de l’auto-dérision à toute épreuve. Ces voix différentes que l’on n’entend plus et ces visages devenus invisibles sont sur ce plateau d’une beauté saisissante.

La mise en scène propose de multiples pistes de lectures. Nasser Djemaï entraine le spectateur dans une narration haletante entrecoupée de brefs suspens,des bribes d’émotions pures,  les instants de vie des Chibanis. L’intrigue romanesque est traitée de manière presque cinématographique notamment dans la scénographie. Si ce parti pris a déjà fait ses preuves par exemple dans les créations autour des textes de Wajdi Mouawad, il colle ici parfaitement au propos plongeant le spectateur dans une esthétique onirique composée de clairs-obscurs et nourrie de projections d’images et de musiques. Une grande importance est également donnée aux silences, ici ils sont d’or puissamment chargés de tous les non-dits de l’histoire autour de l’Algérie. On notera aussi l’extrême lenteur des gestes et des déplacements sur le plateau, tout contribue à donner du poids à la présence scénique déjà incroyable de ces acteurs. Enfin une dimension mythique confère  à l’ensemble une distanciation utile pour ne pas sombrer dans une compassion trop évidente vis-à-vis de ces hommes forts et pleins d’un humour ravageur malgré la rudesse de leur vie. Avec délicatesse et sensibilité, Nasser Djemaï maintient ainsi le spectateur dans une atmosphère poétique permanente qui contredira le côté terre-à-terre du propos.

La distribution est à la hauteur du défi. Le chœur des Chibanis est interprété avec maestria par Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Azize kabouche et Kader Kada. Chacun est tour à tour mis dans la lumière et livre une confession poignante sur son histoire. Le deuxième monologue d’Angelo Aybar vous prendra aux tripes, soyez en sûrs ! Lounès Tazaïrt dans le rôle de Driss incarne parfaitement un relais bienveillant entre les deux mondes, entre le songe et la réalité. David Arribe joue également une partition sans défaut, sa voix et son phrasé détaché illustre avec précision l’état d’égarement dans lequel Martin se trouve. Propulsé malgré lui dans cet inconnu il sera hagard et extrêmement touchant de bout en bout, son regard cherchant en vain le sens. C’est du théâtre qui chamboule, du théâtre qui laisse une empreinte et des images indélébiles, du théâtre qui fait du bien au monde !

Audrey Jean

« Invisibles » texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Avec : David Arribe, Angelo Aybar, Azize Kabouche, Kader Kada, Lounès Tazaïrt et la participation de Chantal Mutel

Crédits photos : Philippe Delacroix

Jusqu’au 18 Janvier à la MC93

ARCHIVES
SUIVEZ-NOUS
Facebook Flux RSS
Abonnez vous à la newsletter :
NE PAS MANQUER