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Théâtre : L’experience de Daniel Jeanneteau « Les Aveugles » aux Quartiers d’Ivry

Par Audrey Jean, le 1 avril 2015 — Daniel Jeanneteau, Les Aveugles, Mæterlinck, studio casanova, TQI — 3 minutes de lecture

Pour la deuxième partie du cycle « Regarde ! » Daniel Jeanneteau s’empare d’un poème énigmatique de Mæterlinck « Les Aveugles » et nous offre un spectacle relevant véritablement de l’expérience sensorielle. Portée par une équipe de comédiens amateurs et professionnels cette immersion dans l’univers délicat de Mæterlinck ne vous laissera pas indifférent.

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Douze aveugles perdus, menés par un prêtre jusqu’à une île. Ils attendent son retour, avides et angoissés de ce moment suspendu. Mais le prêtre ne revient pas et le temps s’arrête. La langue particulière de Mæterlinck livre ici un entrelacs d’émotions, croisant les sensations des douze aveugles dans une parole chorale d’où s’échappe çà et là les prémices d’une quête idéaliste. Daniel Jeanneteau au terme d’un dispositif impressionnant entraine le spectateur à vivre de tout ses sens cette parabole vertigineuse. Le plateau du Studio Casanova est ainsi transformé en une île brumeuse où la notion d’espace est immédiatement mise en danger. Les spectateurs sont rassemblés et se font face dans un chaos de chaises savamment orchestré, chaos duquel pourront s’élever progressivement les voix des aveugles. La frontière entre acteur et spectateur se retrouve abolie, plongeant le public avec force dans un théâtre immersif, une performance avec tout ce que cela peut comporter de violence. Car enfin les aveugles nous entrainent avec eux dans un chemin tortueux, un chemin où le collectif prime mais qui renvoie également chacun à son statut d’individu. Il est d’ailleurs particulièrement intéressant d’observer dans cette épaisse fumée les corps et leur évolution au fil du spectacle. Beaucoup ferment les yeux et se laissent porter par la mélodie de cette langue étrange, d’autres sont de plus en plus prostrés, certains parfois fixent d’une attention brûlante un des comédiens saisis par sa proximité soudaine. Au même titre que les voix qui nous parviennent ces images restent gravées et participent largement à l’expérience. Vous l’aurez compris, l’on passe par de nombreux états en se confrontant à cette forme performative et l’on éprouve au même titre que ses aveugles des sensations multiples. Chacun pourra ainsi être au plus près de sa propre sensibilité et percevoir à quel point le dispositif révèle une autre forme d’écoute, quelque chose de l’orde d’un recueillement, même douloureux. Dans le crépuscule enfin la traversée s’achève et l’on s’extirpe l’esprit embrumé de la salle; une bouffée d’air pur plus tard, tous auront à cœur de partager leurs émotions. Car si pour certains l’experience est éprouvante l’on sait, malgré tout, que l’on a vécu quelque chose, que l’on a frôlé quelque part la quintessence d’un instant, le vertige de l’inconnu.

Audrey Jean

« Les Aveugles » de Maurice Mæterlinck
Mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau

Avec : Ina Anastazya, Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Pierrick Blondelet, Jean-Louis Coulloc’h, Geneviève de Buzelet, Estelle Gapp, Charles Poitevin, Benoît Résillot, Azzedine Salhi, Gaëtan Sataghen et Anne-Marie Simons

Jusqu’au 5 Avril à 20H

Cycle « Regarde ! »
Studio Casanova 
69 avenue Danielle Casanova