Pascal Rambert retrouve les Bouffes du Nord et le tandem d’actrices de sa création précédente  pour un spectacle à deux voix d’une puissance rare, un texte qui marque au coeur et qui remue l’estomac. « Sœurs » est une tragédie pour deux reines sublimes, Marina Hands et Audrey Bonnet, une joute à feu et à sang, un flot ininterrompu et désespéré qui dévaste.

Elles sont sœurs, Audrey la cadette attaque la première, débarquant juste avant une conférence que doit animer l’aînée Marina. Audrey est critique, Marina travaille dans l’humanitaire, entre elles les liens du sang, l’enfance commune, les différences de caractères, les conflits, c’est classique. Entre elles des milliers d’abcès à crever. Les armes ici seront les mots, des mots durs, assassins, des mots qui claquent sous la voûte ocre du plateau des Bouffes du nord. Les munitions seront les souvenirs désossés, passés au crible, filtrés par leur prisme d’aînée ou de cadette comme pour mieux expliquer, pour tenter une dernière fois de trouver un sens à cet amour de sœurs qui meurt.

Pascal Rambert signe ici incontestablement un de ses plus beaux textes, par sa musicalité bien sûr, son rythme la langue de Rambert est reconnaissable entre toutes et elle trouve dans ce rapport de force entre sœurs une vivacité, une amplitude titanesque. Cette langue est immense, elle bouleverse tout sur son passage, c’est un souffle puissant qui charrie avec violence l’intime et le très grand. Écrit pour elles deux à la suite d’une répétition sur « Actrice » ce texte dans la bouche des deux comédiennes Audrey Bonnet et Marina Hands résonne magistralement, il est d’une sincérité à couper le souffle, on jurerait qu’elles le sont sœurs tant la prestation  s’imprime dans  leur peau et semble prendre sa source dans l’intime, dans le vrai. Pascal Rambert saisit avec précision l’essence de la sororité, la nature presque mystique de ce lien si étrange et si complexe. Comment elles se construisent dans le temps avec l’autre, face à l’autre et contre l’autre, comment chacune des anecdotes familiales même les plus absurdes résonne totalement différemment dans le coeur de chacune, comment tout blesse, tout heurte et tout assiège lorsqu’il s’agit du regard de sa sœurs sur soi. Il n’y aura pas de survivant, c’est un assaut pour en finir, une mise à mort implacable faite de mots, de rancoeurs, de secrets, d’égos piétinés. Elle est organique, elle est dans les viscères cette haine de la sœur elle colle à la peau, et transpire dans les fluides des corps qui combattent. La violence de cette joute, de cette lutte n’aura d’égale que la violence du monde, au terme d’un monologue sidérant de Marina Hands ce combat à mots nus entre deux sœurs devient plus grand qu’elles deux, il les dépasse et devient le monde tout entier, nous glaçant du même coup face à l’horreur qui nous entoure et que souvent nous refusons de regarder, finissant sur le constat lapidaire de deux visions irréconciliables, de deux égoïsmes qui ne s’entendent pas et qui voudraient pourtant hurler l’amour.
Quand les mots s’arrêtent, quand le flux de la rancoeur se tarit, quand le noir vient, il ne reste presque plus rien. Elles, deux sœurs dans le tumulte du monde, épuisées et vidées de leur amour-haine mais ancrées bien fermement dans le sol, tenues par cette force invincible qu’ont les géantes; et nous, vacillants, remués au plus profond de nos ventres par ce flux qui aura renversé la multitude de chaises sur le plateau et chaviré nos âmes. Inoubliable.

Audrey Jean

« Sœurs » Texte, mise en scène et installation de Pascal Rambert

Avec Audrey Bonnet et Marina Hands

Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 9 Décembre
Du mardi au samedi à 20h30
Le dimanche à 16h

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