Guillaume Gras et son équipe s’approprient la pièce d’Henrik Ibsen pour une relecture contemporaine et pour le moins glaçante. Le sujet en effet n’a rien perdu de ses enjeux et force est de constater que les mécaniques d’oppression et d’intimidation politique n’ont pas pris une ride à l’aune du 21ème siècle. Le dispositif audacieux mis en place et le jeu épuré des comédiens renforce ici le naturalisme et l’immersion dans le réel, forçant le spectateur à prendre part à l’action et surtout à la réflexion collective qui suivra. Une réussite !

Si le texte est quelque peu modernisé, le fond du sujet lui reste intemporel, à l’heure où la prise de conscience sur les thématiques environnementales et sanitaires semble plus qu’urgente le scénario impotoyable de la pièce d’Ibsen donne l’impression de parler d’aujourd’hui. Jugez plutôt.  Thomas Stockmann médecin renommé et respecté de toute sa communauté est en charge des Thermes de la ville, un site prestigieux qui attire les touristes et contribue largement au rayonnement de la région. Lorsqu’il découvre que l’eau des bains est gravement polluée et que de nombreuses malfaçons ont fragilisé les lieux il pense naïvement que la ville, ses notables, ses concitoyens seront enclins à écouter son alerte et engager de profondes rénovations. C’était sans compter sur la pugnacité de son frère, le maire de la ville qui se battra pour étouffer l’affaire. Celui ci n’aura qu’à actionner quelques manivelles pour enclencher un immobilisme croissant dans la population d’autant plus facilement que la lâcheté des uns et des autres, en cercles concentriques, gagne peu à peu du terrain…

Guillaume Gras choisit habilement un dispositif quadri-frontal pour illustrer cette nouvelle adaptation de « Un ennemi du peuple ». Ainsi le spectateur est immédiatement intégré dans la spirale infernale que va vivre le personnage principal, il est inclus dans ce lent procédé de dégradation de la machine démocratique, assistant impuissant à la victoire des corrompus. C’est bien la construction irrémédiable d’un système que nous décortiquons ici, l’implacable jeu de pouvoirs qui écrase tout sur son passage, corruptions, malversations, pressions, tout sera bon pour que les lobbys et les forces dominantes arrivent à leurs fins. En guise d’effet de mise en scène particulièrement pertinent, la lumière ne s’éteindra jamais dans la salle, nous sommes témoins de chaque entorse au règlement, de chaque petit coup de canif dans le contrat démocratique mais nous sommes impassibles, muets. En choisissant cette scénographie puissante et pourtant épurée, Guillaume Gras réussit le pari de prolonger longtemps après la fin du spectacle la réflexion sur notre engagement ou sur notre passivité dans la société. L’ensemble est équilibré, bien rythmé et très juste dans cette sobriété. La distribution est remarquable, chacun tient sa partition à la perfection dans une forme de jeu naturel et sans grandiloquence. On saluera tout de même la prestation de Ivan Cori, hilarant et agaçant à chacune de ses interventions en petit propriétaire opportuniste et faquin. Nicolas Perrochet saura être lui l’incarnation vibrante de cet homme libre et engagé, libre de dire non jusqu’au bout quitte à tout perdre peut-être, un homme qui malgré les pressions et la solitude ne se compromettra pas mais gardera coûte que coûte ses convictions. Un exemple à suivre ?

Audrey Jean

Un ennemi du peuple 

Mise en scène Guillaume Gras

Librement adapté de la pièce Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen
Avec Ivan Cori, Marie Guignard, Eurialle Livaudais, Bruno Ouzeau, Nicolas Perrochet, Gonzague Van Bervesseles

Jusqu’au 30 Septembre
Mardi 19h
Mercredi et jeudi 21h15

Théâtre de Belleville 

 

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