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Théâtre : Une soirée aux Bouffes du Nord, trois acteurs, deux expériences bouleversantes

Par Audrey Jean, le 11 février 2016 — André Marcon, Anne Alvaro, Audrey Bonnet, Bouffes du Nord, Dans la solitude des champs de coton, koltes, Le discours aux animaux, Novarina — 5 minutes de lecture

Le Théâtre des Bouffes du Nord offre en ce moment aux spectateurs des expériences scéniques pour le moins originales, à l’affiche jusqu’au 20 Février « Le discours aux animaux » à 19H suivi de « Dans la solitude des champs de coton » à 21H. Deux propositions autour de textes différents sur le fond et la forme, mais qui se rejoignent par la qualité indéniable de leurs interprètes. Tandis qu’André Marcon étourdit le public en lui haranguant la langue de Novarina, Audrey Bonnet et Anne Alvaro révèlent la musique de Koltès en la chuchotant à nos oreilles. Un doublé enthousiasmant, une véritable aventure dans une théâtralité hors du commun.

« Le discours aux animaux »

LE DISCOURS AUX  ANIMAUX (Valere NOVARINA) 2016

« Un jour j’ai joué de la trompe ainsi tout seul dans un bois splendide et les oiseaux vinrent se pacifier à mes pieds quand je les nommai un à un par leurs noms deux à deux : la limonite, la juge, l’hypille, le scalaire, le lentisque, le lure, le vigile, le lépandre… »

André Marcon joue en réalité ce monologue étrange et pénétrant depuis 30 ans, comme une rengaine entêtante le discours aux animaux revient à lui par épisodes, c’est dire si le comédien est imprégné de ce texte emblématique de Valère Novarina. Dès sa création, aux Bouffes du Nord justement, le comédien savait comme personne faire résonner les sonorités si particulières de la plume de Novarina, les deux hommes ont en effet collaboré sur plusieurs spectacles. 30 ans plus tard la performance est toujours époustouflante. Hypnotisant, véloce, le comédien débite cette loghorrée avec un savoir-faire et une fluidité remarquables. Car l’écriture de Novarina demande une technicité particulière, un lâcher-prise et une maîtrise à la fois, un équilibre somme toute très délicat à trouver. L’homme s’adresse ici aux animaux, leur mutisme originel lui permet de déverser sur eux une multitude de pensées, de digressions existentialistes. Avec un appétit féroce André Marcon déclame chaque mot et se laisse traverser par l’abstraction que demande l’exercice pour mieux en perdre le sens. Le sens de tout. Que l’on soit sensible ou non au style de Novarina, André Marcon subjugue, remplit l’espace gigantesque du théâtre jusqu’à faire exister sur le plateau ces animaux aux noms rocambolesques.

« Dans la solitude des champs de coton »

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« Si toutefois je l’ai fait, sachez que j’aurais désiré ne pas vous avoir regardé. Le regard se promène et se pose et croit être en terrain neutre et libre, comme une abeille dans un champ de fleurs, comme le museau d’une vache dans l’espace clôturé d’une prairie. Mais que faire de son regard ? Regarder le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants. Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé ; c’est pourquoi quand je marchais là où je marchais à l’instant et où je suis maintenant à l’arrêt, mon regard devait heurter tôt ou tard toute chose posée ou marchant à la même hauteur que moi ; or, de par la distance et les lois de la perspective, tout homme et tout animal est provisoirement et approximativement à la même hauteur que moi. »

Roland Auzet choisit deux axes inédits pour éclairer la langue brûlante de Koltès : distribuer les deux rôles à des femmes et leur permettre d’exister pleinement dans cet espace ancré dans un univers masculin grâce à un dispositif scénique innovant. Incontestablement  la magie opère dès les premiers instants. Durant toute la pièce les mots de Koltès seront entendus par le public au travers d’un casque, les comédiennes pourront ainsi l’interpréter dans une retenue et une simplicité extrêmement poignantes. Leur voix se fondent, s’affrontent, s’entrechoquent et se rejoignent durant un laps de temps qui semble s’étirer délicieusement à l’infini. Au centre de la quête koltèsienne la question primordiale du désir, du rapport à l’autre, des thématiques renforcées ici par le dispositif qui tend à amplifier l’intime des mots. Audrey Bonnet et Anne Alvaro sont au plus près de cet endroit caché, secret, elles ne lâchent prise à aucun moment face à l’autre. Actrices incandescentes, elles font éclater de leur voix et de leur présence solaire toute la puissance de la rhétorique koltèsienne. On en ressort hébété, dans un état second, emportés par ce trouble étrange qu’elles ont fait naitre en nous, dans la pénombre.

Vous l’aurez compris ce sont toutes deux des créations qu’il faut vivre plutôt que raconter. Que l’on connaisse ou non les pièces en question, ces spectacles constituent, au delà de ces textes incontournables, un véritable hommage au savoir-faire des acteurs. Il y a en ce moment sur le plateau des Bouffes du Nord trois interprètes remarquables, parmi les plus grands de leur génération, des artistes qui mettent une générosité infinie au service de ces textes si difficiles. Tentez l’expérience, vous ne serez pas déçus du voyage !

Audrey Jean

« Le discours aux animaux » de Valère Novarina
Avec André Marcon
Du mardi au samedi à 19H

« Dans la solitude des champs de coton » de Bernard-Marie Koltès
Mise en scène Roland Auzet
Avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet
Du mardi au samedi à 21H

Théâtre des Bouffes du Nord